Culte chaque dimanche à 10h30
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Comment les notions de liberté politique et de démocratie voient le jour dans l’Ancien Testament

Le 1er février dernier, James Woody, pasteur à l’Eglise protestante unie d’Auteuil nous a fait partir, à l’occasion d’un culte conférence, à la découverte de Shimeï, quelque peu méconnu, en tout cas par moi, mais bel et bien présent dans Samuel et Rois.

« Shimeï est un révélateur des prémices de la démocratie, bien avant les philosophes du 18ème siècle » selon James Woody et qui aura joué un rôle primordial dans la mise en place de la liberté et de la démocratie. « La liberté n’a pas la même place au fil des siècles, loin de là, observe James Woody. Le regard évolue et la critique s’élabore d’une manière qui prépare largement les réflexions politiques de l’époque moderne. » Une thèse que James Woody expose dans son livre « La liberté et les premiers rois d’Israël » (Le Cerf). Vous trouverez, ci-dessous, une synthèse de la conférence de James Woody. Je vous encourage vivement à la réécouter sur www.annonciation.org.

Marie Piat

Liberté de pensée

Shimeï n’existait pas dans la première version des livres de Samuel et des Rois (n’oublions pas que la Bible a été écrite en plusieurs fois), la liberté n’ayant pas toujours été un sujet pour les rédacteurs bibliques. A l’époque de Josias, avant la chute de Jérusalem (587 av JC) et l’exil, la liberté n’est pas vraiment un sujet. Mais la chute de Jérusalem marque l’évolution de la pensée biblique des Hébreux.

C’est à l’époque de Josias (2 R, 2 Chroniques) alors à la tête du royaume du Sud (Juda), que l’on commence à écrire cette grand fresque pour justifier la politique de Josias. La prise de Jérusalem en 587 av JC par les Babyloniens et l’exil à Babylone va conduire les scribes et les théologiens à reprendre l’histoire pour développer un nouvel idéal, offrir une pérennité à Israël. Cette rédaction date de l’empire perse qui a dépossédé Babylone de son hégémonie à partir du 6ème siècle av JC.

Institution de l’opposition

C’est dans cette seconde étape de rédaction qu’apparaît Shimeï, figure de la liberté, des prémices de la démocratie. Dans 2 Samuel 16 (5-14), David, maudit par Shimeï, considère que la liberté d’expression est un bien qu’il ne faut pas sacrifier. David laisse donc Shimeï agir, évoluer. On fait de David celui qui permet la liberté de penser, d’expression et de se déplacer. C’est ce qui permet d’instituer l’opposition qui avait manqué à la royauté de Josias. Soit une pensée moderne et contemporaine avant l’heure.

Dans 2 Samuel 19, 17-24, où l’on retrouve David et Shimeï, l’opposition sera instituée. Si David accuse Abishai d’être Satan, il n’en dira pas autant à Shimeï qui, pourtant, l’a maudit. David estime que l’attitude de Shimeï n’est pas condamnable. Une façon de reconnaître l’utilité de l’opposition et de l’instituer. Soit un signe pour le baromètre de la démocratie. Pour mémoire, c’est parce que la royauté de Josias n’avait pas été confrontée à l’opposition, que de mauvaises décisions ont conduit à l’échec.

Dans ce contexte, Shimeï nous rend attentifs au phénomène des courtisans, de cour. Abishai (2 Samuel) incarne ce phénomène de cour. Si le courtisan dit ce que le roi veut entendre, le serviteur quant à lui veut que la chose politique soit utile à l’intérêt général. Des siècles plus tard, Jean Calvin théorisera sur cette question politique en rappelant que si le pouvoir devient un objet sacré auquel il ne faut pas toucher, cela revient à diviniser le pouvoir et donc à créer un déphasage avec la vie réelle qui, elle, est en mouvement perpétuel. Shimeï va donc transgresser les barrières étanches de la cour.

Comment neutraliser ce phénomène de cour ? Les rédacteurs bibliques vont tenter d’y répondre. Le récit de la tour de Babel (Genèse11) illustre ce phénomène de cour en entraînant la pensée unique. Lorsque l’on veut un seul nom, une seule langue commune comme à Babel, une seule façon de dire les choses, de les penser, la réponse biblique sera de multiplier les langues, de créer la pluralité. La Bible va donc devenir une écriture plurielle. Avec des couches rédactionnelles qui se contredisent. Dans 1 Samuel 8, le discours est très monarchiste au départ, puis antimonarchiste à la fin. Cela signifie qu’il y a de la pluralité dans les textes bibliques. Une diversité que nous retrouvons dans le protestantisme. Et un équilibre dynamique à préserver pour le bien vivre ensemble. L’écriture plurielle de la Bible est donc une des manières de lutter contre ces phénomènes de cour en créant de la pluralité là où domine une pensée unique.

Shimeï nous replace devant la vérité de Dieu

C’est ainsi que David montre que la recherche de la vérité passe par la confrontation de points de vue différents : ce sont les soubassements de la justice moderne. Pas de justice sans débats contradictoires. Dans ces textes, David institutionnalise non seulement l’opposition mais aussi la justice. Dans 1 Rois 1,8 et 1 Rois, 2, 8-9 et 36-46, les rédacteurs bibliques montrent que, s’il n’y a pas de loi, c’est celle du plus fort, du plus rusé qui l’emporte.  Il faut une loi, disait Martin Luther, car l’homme est un coquin. Shimeï est l’archétype du prophétisme biblique : il replace les gens devant la vérité de Dieu. Dans 1 R 2, la situation de Shimeï change du tout au tout sous le règne de David puis sous celui de Salomon.

Le rédacteur biblique indique ce qu’il advient de la justice quand le gouvernement est adossé aux passions et non aux lois : c’est l’arbitraire qui domine. On note que le gouvernement des hommes peut être arbitraire, personnel, dépendant des passions. Contrairement au gouvernement des lois qui s’avère impersonnel, stable, soit la condition pour la liberté politique.

Ainsi, dans 1 R 2, 36-46, Salomon invente une nouvelle règle en cours de route. Or, un gouvernement qui ne suit ni règles ni lois, devient une tyrannie et l’attitude tyrannique de Salomon, élimine l’opposition. Mais Shimeï n’est pas un ennemi du pouvoir, c’est une figure intéressante qui révèle la démocratie libérale. En résumé, la première menace est le phénomène de cour, la deuxième, le gouvernement des personnes et la troisième, le goût du pouvoir absolu. Pour éviter ces menaces, Montesquieu rappelle, dans Esprits de lois, chapitre 11, qu’il faut, pour éviter ces menaces que la puissance de juger soit séparée de la puissance exécutive et législative. Autrement dit, il faut instaurer la séparation des pouvoirs. Et dans 1 Rois 1, la séparation des pouvoirs est bien là.

Dans Deutéronome 16-18, on note un effort de limitation de l’absolutisme assez significatif de ce travail de réécriture théologique après l’exil. Dans Dt 17-18, le roi est principalement un copiste de la loi qu’il recevra des sacrificateurs-Lévites qui sont envisagés comme les législateurs (Dt17,18), et un lecteur de ladite loi dont il aura pour responsabilité qu’elle soit mise en pratique (Dt 17,19). Et au chapitre 18, les prophètes rappellent les exigences de Dieu et une opposition au roi est instituée.

Cependant, les rédacteurs bibliques sont conscients qu’aucune structure ne peut vraiment éviter les dérives autoritaires. Jean Calvin et le philosophe anglais John Locke (1632-1704) souligneront en leur temps cette crainte, à savoir que tous les modes de gouvernement peuvent connaître des dérives. Quel est le pouvoir qui arrêtera le pouvoir ? dira, du reste, Montesquieu au 18ème siècle. L’expérience montre, en effet, qu’aucune structure n’est capable d’empêcher l’avènement du despotisme.

Conscience citoyenne et l’éducation pour sortir de son ornière

C’est là que la conscience citoyenne (et non le peuple) entre en jeu. Dans cet objectif, le Deutéronome développe un discours avec des passages en tu, après avoir utilisé le vous. Le rédacteur du Deutéronome après l’exil, entreprend une critique du pouvoir politique qui n’a pas honoré sa promesse de la paix, mais qui a provoqué la chute de Jérusalem et des déportations importantes à Babylone. Dans Ezéchiel 18, 2, on peut lire : « Ce n’est pas parce que les parents ont mangé des raisins verts que les enfants doivent avoir les dents agacées. » La passage au tu va dans le sens de la responsabilité individuelle. En Dt 10, 17, les rédacteurs bibliques développent une perspective universelle, soit à partir de l’époque perse. Sur le plan théologique, c’est le moment où le monothéisme va se développer, est vraiment élaboré. A partir d’Esaïe, l’idée d’un Dieu pour tous et d’une perspective universelle pour nos actions s’élabore. Donc Dieu devient le point de référence, mais pour ce faire, il faut de l’éducation. Les rédacteurs bibliques ont conçu la Bible pour que l’on devienne ceux qui apprennent, ils pensent la construction du lecteur. L’éducation est le socle.

C’est ainsi que Shimeï éduque David, l’incite à penser autrement le sort de ses déterminismes. Une éducation pour s’élever, c’est le sens de la transcendance, ne pas rester sur son quant à soi, sortir de sa routine. Contre l’avis et les mises en garde de Samuel, le peuple insiste pour avoir un roi. Cela fera dire à Etienne de La Boétie au 16ème siècle dans « Discours de la servitude » : « On dirait à le voir qu’il a non pas perdu sa liberté, mais gagné sa servitude. » Pour garder la mainmise sur une population, il faut la maintenir dans l’ignorance. D’où le rôle primordial de l’éducation qui enseigne la manière critique, en sortant du sentier de la pensée unique.

L’éducation ce n’est pas seulement savoir que la racine carrée de 81 est 9, ni qu’un alexandrin est une phrase de douze syllabes. L’éducation, c’est Shimeï qui sort du sentier commun et qui va conduire David sur un autre sentier que celui de la voie royale qu’il empruntait. Shimeï sort David du phénomène de cour qui menace toute personne en situation d’autorité. Shimeï prend un chemin de crête qui permet d’être à distance de ce qui passe. C’est une distance critique nécessaire pour ne pas être pris soi-même dans le phénomène du pouvoir. Cette distance critique permet aussi d’avoir une plus grande amplitude d’observation : les tenants et les aboutissants, l’alpha et l’oméga. L’esprit critique consiste à s’interroger sur la véracité du discours ambiant, des informations qui circulent, en croisant les sources, par exemple, dans le but de faire émerger la vérité.

Dieu est ce qui permet de se tenir à distance. Dieu, qui échappe à notre mainmise, désigne la nécessité de se tenir à distance des situations non pour y être indifférents, mais pour les observer sans être partie liée – pour ne pas être juge et partie. La rédaction finale de 1 S 8 est une éducation des lecteurs pour lutter contre l’habitude de la servitude. Dans le domaine biblique, l’éducation, c’est l’émergence de la loi. En hébreu, la loi, c’est la torah. Cela vient du verbe Yarah qui veut dire instruire. La loi, c’est l’instruction, c’est ce qui nous permet de comprendre le monde. Dieu ne sauve pas la démocratie par une intervention miraculeuse, mais par l’engagement de ceux qui défendent la justice et la liberté. Cet engagement se nourrit de ce que Dieu désigne : la liberté en tête des valeurs de référence, le caractère inconditionnel de la dignité et donc l’égalité de tous devant la loi, la transcendance des intérêts particuliers vers une perspective universelle.

James Woody

James Woody, La liberté et les premier rois d’Israël, Paris, Le Cerf (coll. « Lire la Bible »), 2024.