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Aide à mourir : « Le protestantisme n’est pas dans une posture de refus de principe »

Alors que les propositions de loi sur la fin de vie étaient en débat au Sénat le 11 mai, le président de la Fédération protestante de France, Christian Krieger, explique que l’instance représentative a privilégié un travail de fond sur des points jugés essentiels plutôt qu’une opposition frontale. Un article de Réforme daté du 7 mai 2026.

Le texte sur l’aide à mourir revient au Sénat le 11 mai. À ce stade du processus législatif, quels sont les points qui vous semblent constituer des avancées ?

Sur le fond, j’ai le sentiment qu’en deuxième lecture à l’Assemblée nationale, le texte a connu plusieurs aménagements de nature à atténuer quelque peu la radicalité de sa version initiale. En première lecture, l’acceptation de la demande d’un malade souhaitant recourir à une aide à mourir reposait essentiellement sur un médecin consultant deux autres praticiens. Désormais, il est question de valider l’éligibilité d’une demande dans le cadre d’une procédure collégiale réunissant un collège pluridisciplinaire, avec la présence, si le patient le souhaite, d’une personne de confiance. L’implication de cette personne de confiance me semble primordiale. Imaginez découvrir, le lendemain, qu’un de vos très proches ait bénéficié de l’aide à mourir sans que vous ayez été associé, ni même informé. 

La France est encore marquée par l’affaire Vincent Lambert, où la famille était profondément divisée et où la justice a dû trancher. Mais à force de vouloir éviter ce type de conflit, nous risquons de créer d’autres traumatismes : celui d’apprendre après coup qu’un parent est mort sans que ses très proches aient été associés au processus. Une telle démarche risque fort de compliquer le travail de deuil et de générer des blessures durables.

Quels points continuent de vous inquiéter ?

Au sujet de l’implication de la personne de confiance, j’aurais préféré l’inverse : inscrire dans la loi que la personne de confiance ou la famille est associée par principe, sauf opposition explicite du patient. D’autres points continuent aussi à m’inquiéter. Je pense notamment à la question de la célérité de la procédure. On reste sur une séquence qui peut se dérouler en une quinzaine de jours, sans véritable capacité à évaluer la constance de la demande dans le temps. Les antidépresseurs, par exemple, mettent parfois trois semaines avant de produire leurs effets. Autre difficulté : on insiste beaucoup sur le caractère « libre et éclairé » de la demande, mais aucun dispositif ne prévoit réellement que cette liberté soit évaluée par un tiers, psychologue ou psychiatre par exemple. Je pense encore au délit d’entrave. Enfin, il existe aussi une asymétrie instaurée qui me semble difficile à comprendre : exercer des pressions pour pousser quelqu’un à recourir à l’aide à mourir est moitié moins sévèrement puni que le fait d’interroger une personne de manière répétée sur la pertinence de son choix.

Fin avril, avant le début des débats, la commission des affaires sociales du Sénat a supprimé la notion de « droit à l’aide à mourir », remplacée par celle, plus restrictive, de « dispositif d’assistance médicale à mourir ». Qu’en pensez-vous ?

Lors du précédent examen, le Sénat avait profondément retravaillé la proposition de loi au point de ne pouvoir voter un texte manquant de cohérence. Cela avait conduit l’Assemblée nationale à repartir, pour sa deuxième lecture, de la version qu’elle avait votée en première lecture. J’espère que cela ne se reproduira pas. Avec cette modification de la commission des affaires sociales, il y a une volonté de réserver ce dispositif aux personnes dont le pronostic vital est engagé à court terme. On se situe alors davantage dans une extension limitée de la loi Claeys-Leonetti.

Autrement dit, au lieu de permettre une sédation profonde et continue conduisant, à plus ou moins brève échéance, au décès, notamment parce que l’alimentation et l’hydratation sont interrompues, il s’agirait de proposer l’administration d’un produit létal. Cette modification renvoie à un point qui s’était avéré essentiel lors de l’adoption de la loi Claeys-Leonetti, celui de l’intention du geste. En effet, de nombreux cultes, y compris le judaïsme, avaient alors pu se dire favorables à la sédation profonde et continue, parce que l’intention première n’était pas de donner la mort mais d’éviter des souffrances insupportables, quand bien même à court terme le décès survenait.

Avec le nouveau dispositif, en revanche, l’intention première est bien l’administration d’un produit létal dont l’objectif est de provoquer la mort. De ce point de vue, il y a une rupture importante avec la logique de la loi Claeys-Leonetti.

Cette modification atténue la portée symbolique de la proposition de loi. Elle ouvre une possibilité sans encore la consacrer pleinement comme un droit. Symboliquement, ce n’est pas du tout la même chose. Lorsque l’IVG a été instaurée, par exemple, elle a d’abord été pensée comme une exception. Progressivement, elle est devenue un droit, puis un droit inscrit dans la constitution.

Depuis un an, la Fédération protestante de France s’est montrée relativement discrète dans ces débats. Comment expliquez-vous cette réserve ? 

Certes, en mai 2025, la FPF a alerté sur les dangers de cette loi avec la Conférence des responsables de culte en France, mais pas en son nom propre. En réalité, la Fédération protestante de France a travaillé tout au long du parcours de la proposition de loi. Nous avons dans un premier temps publié un document de référence, remis officiellement à la ministre de la Santé en avril 2023 et diffusé auprès de tous les parlementaires. Puis nous avons été auditionnés aussi bien par la commission sociale de l’Assemblée nationale que par celle du Sénat. À chaque étape, nous avons poursuivi un travail régulier de plaidoyer auprès des députés et des sénateurs, en mettant en avant les sujets qui nous semblaient essentiels : la temporalité de la procédure, la collégialité des décisions, le délit d’entrave, ou encore la place de la famille et de la personne de confiance. Ce sont des points qui faisaient relativement consensus au sein d’un protestantisme pourtant très partagé sur la question de l’aide à mourir.

Mais il ne nous semblait pas forcément utile de reprendre publiquement la parole à chaque modification du texte. D’autant que, contrairement à d’autres cultes, le protestantisme n’était pas dans une posture de refus de principe. Il y avait aussi une forme de réalisme. Nous sentions bien que la proposition de loi irait probablement à son terme. Dès lors, notre responsabilité nous semblait moins résider dans une opposition frontale dont nous pensions qu’elle avait peu de chances d’aboutir que dans un travail concret sur le contenu même de la loi.

La Fédération prépare-t-elle une nouvelle contribution publique du protestantisme sur ces questions ?

Une tribune destinée à un média national est actuellement en réflexion. L’idée reste fidèle à la démarche que nous avons adoptée jusqu’ici : travailler sur le contenu du texte et sur ce qui nous semble problématique, plutôt que d’adopter une posture purement favorable ou d’opposition de principe. Aujourd’hui, il faut reconnaître qu’une tribune dans un média public a souvent davantage d’impact qu’un communiqué institutionnel disant exactement la même chose. J’ai rencontré de nombreux députés au cours de ces derniers mois et je me suis rendu compte que certains n’avaient pas réellement pris connaissance du document de fond que nous avions transmis. Les responsables politiques sont souvent plus attentifs aux médias, ce qui explique aussi cette réflexion autour d’une tribune.

Propos recueillis par Alice Papin

Crédit photo : Jackintosh, CC BY-SA 3.0, via Wikimedia Commons