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Émilie Mallet, une pionnière oubliée de la petite enfance

En ces temps de rentrée scolaire, il est intéressant de rappeler le rôle d’Émilie Mallet au 19ème siècle dans le domaine des écoles maternelles. En effet, avant que les femmes n’accèdent à la citoyenneté politique, Émilie Mallet, née à la fin du XVIIIème siècle, a tracé les contours d’un engagement féminin, notamment en jouant un rôle pionnier dans la naissance de l’école maternelle française.

Un article du Musée protestant paru dans Réforme, le 25 juin 2026.

L’histoire de l’école maternelle française retient volontiers le nom de Pauline Kergomard (1838-1925), qui lui a donné son cadre républicain dans les années 1880. Mais un demi-siècle plus tôt, une autre femme a joué un rôle décisif dans l’invention de la préscolarisation : Émilie Mallet, née Oberkampf (1794-1856). Épouse du banquier Jules Mallet, elle appartient à la haute bourgeoisie protestante où se mêlent fortune, culture, philanthropie et exigence morale. Elle aurait pu mener l’existence discrète d’une femme de son milieu, mais elle choisit au contraire de s’engager dans les grandes questions sociales de son temps : la pauvreté urbaine, la condition des femmes, l’enfance abandonnée, la réforme des prisons, les crises sanitaires. Son action s’enracine dans une conviction forte : la société ne se transforme pas seulement par des lois ou des institutions, mais par une attention concrète portée aux plus vulnérables.

Le tournant se produit au milieu des années 1820. Émilie Mallet entend parler des « infant schools » anglaises qui accueillent des enfants de deux à six ans, trop jeunes pour l’école primaire mais déjà assez grands pour recevoir une première éducation collective. L’idée est neuve : il ne s’agit plus seulement de garder les enfants pendant que les mères travaillent, mais de les protéger et de les instruire. En 1826, Émilie Mallet participe à la création du premier comité des « salles d’asile », dont elle assure le secrétariat et la trésorerie. La première salle d’asile parisienne ouvre cette même année, rue du Bac. L’institution répond à un besoin très concret : dans les familles populaires, les tout-petits sont souvent livrés à eux-mêmes ; la salle d’asile propose un lieu sûr et une première socialisation.

Organisatrice remarquable

Émilie Mallet n’est pas seulement une bienfaitrice. Elle est une organisatrice remarquable, cherchant des financements, mobilisant ses réseaux, participant à la formation des maîtresses… Dans un siècle où les femmes sont très largement exclues de la vie politique, elle trouve dans l’action charitable et éducative un espace d’intervention publique. 

Dix ans après la fondation de la première salle d’asile, la France compte plusieurs centaines d’établissements ; à la mort d’Émilie Mallet, on en dénombre environ 2 500, accueillant près de 300 000 enfants. Ce succès entraîne une prise de conscience des pouvoirs publics : l’État et les municipalités veulent alors reprendre la main. Émilie Mallet défend longtemps une institution portée par des dames patronnesses, inspirée par un idéal maternel, religieux et social – mais elle sait aussi composer avec l’administration. Son engagement ne se limite pas à l’enfance. Lorsqu’en 1832 une épidémie de choléra frappe Paris, elle organise un hôpital provisoire rue de Clichy. Elle y soigne les malades, accompagne les médecins, soutient les mourants. L’établissement accueille 235 personnes, dont plus des trois quarts guérissent.

Plus tard, elle s’intéresse aux prisonnières, sous l’influence de la réformatrice quaker anglaise Elizabeth Fry (1780-1845), puis participe à l’organisation d’œuvres protestantes comme les diaconesses. En 1849, après une nouvelle épidémie, elle fonde le premier orphelinat pour très jeunes enfants. Aux yeux d’Émilie Mallet, secourir ne suffit pas : il faut prévenir. Sa foi protestante joue ici un rôle essentiel. Elle nourrit une vision exigeante de la responsabilité individuelle, comme du devoir social des privilégiés. Émilie Mallet n’est pas une révolutionnaire : elle appartient à un monde libéral et conservateur, mais elle est persuadée qu’un ordre social ne peut durer sans justice pratique et sans protection des faibles. 

Longtemps oubliée, Émilie Mallet n’a pas seulement contribué à la naissance de l’école maternelle française ; elle a incarné une forme d’engagement féminin avant la citoyenneté politique des femmes. À travers elle, se dessine l’histoire de femmes qui, par l’éducation et l’action sociale, ont transformé la société depuis ses marges apparentes. Chaque école maternelle porte encore, discrètement, une part de cet héritage.

Comité Éditorial du Musée Protestant (museeprotestant.org)

Crédits photo : Anonyme, Émilie Laure Mallet née Oberkampf (1794-1856), années 1830. © Site du Musée protestant / Collection privée