La Maison d’Unité a organisé un nouveau « Regards Croisés », le 18ème du genre, le 27 mai à l’EPMB sur « La polysémie du mot sacrifice dans une perspective œcuménique ». Un sujet difficile et néanmoins crucial pour notre foi.
Ont croisé leurs regards, Philippe Rivet de Sabatier prédicateur laïc de l’EPUdF, Olga Lossky-Laham, doctorante à l’Institut Saint-Serge, et le Père Jean-Louis Souletie doyen honoraire du théologicum de l’Institut Catholique de Paris. Sans oublier les jeunes de la Maison d’Unité. Sujet difficile car son examen couvre une longue évolution sur deux millénaires de la notion du « faire sacré » – d’une théologie sacrificielle vers une théologie du don. Dieu n’a pas sacrifié son Fils mais s’est donné par lui pour que l’homme soit sauvé. Sujet de consensus puisque nos différente traditions s’accordent désormais sur le fait que Dieu a manifesté par son Fils sa passibilité c’est à dire avant tout son amour pour l’homme.
« Il en est fini du sacrifice pour les péchés, du sacrifice propitiatoire, compensatoire, expiratoire – il s’agit désormais d’accueillir le sacrifice du Christ comme témoignage de l’amour infini de son Père que l’on nomme miséricorde », rappelle le Père Joseph Moingt (S.J.) Seul cet amour infini fait dire que la mort est vaincue. La rivalité (mimésis) fait ainsi désormais place à la mémoire (anamnèse).
Pour ce faire, Philippe Rivet de Sabatier développa, les deux notions de confiance réciproque (en hébreu Hesed) et de mémorial (Azkarah en hébreu et anamnèse en grec) et la reprise à l’envers de l’acte transgressif de l’humain au jardin d’Eden (lorsque la femme prit le fruit, le mangea et le donna à l’homme) qui devient le repas lorsque Jésus donne le pain et dit « Prenez et mangez, faites ceci en mémoire de moi. »
Autrement dit, faites se déployer en vous la mémoire de ce que j’ai fait pour vous, de ce que j’ai été pour vous, de ce que je suis pour vous.
Olga Lossky-Laham a poursuivi cette méditation en la complétant par le sens que l’on peut donner au sacrifice comme action de grâce, devenant ainsi un sacrifice de louange au Créateur pour ses bienfaits. Pour ce faire elle évoqua la grande figure atypique de la Sainte Mère Marie Skobtsov dont le monastère était nul autre que le « désert du cœur des hommes ». Arrêtée par l’occupant, déportée en Allemagne, elle meurt gazée au camp de concentration de Ravensbrück le 31 mars 1945. Sa vie est une parabole de l’amour oblatif qui fait participer à la vie divine en se conformant totalement au Christ, qui vient aimer à travers soi jusqu’à ses ennemis. Aucun dolorisme, ni recherche de purification morale dans cette attitude tout entière tournée vers l’autre et le Tout-Autre. Devenir un être eucharistique comme l’a été Mère Marie, signifie incarner au sens fort du terme le corps du Christ – à partir de la vie paroissiale ancrée dans la célébration eucharistique – et passer ainsi d’un rapport de prédation à un rapport d’oblation face au monde et à Dieu. Olga Lossky-Laham rappelle enfin les propos du Père Athanase d’Alexandrie « Dieu s’est fait homme pour que l’homme devienne Dieu ». C’est en se conformant à l’image de Dieu et à son sacrifice pour nos frères que l’on « entre ainsi dans l’atelier de la création divine » selon Grégoire de Nysse.
Enfin, le père Jean-Louis Souletie fit un survol de la notion de sacrifice à travers les âges. Du sens premier de « mise à part », le christianisme a inversé la proposition du sacrifice : Dieu se relie et se rapproche de l’humanité. De la restauration de la nature humaine par la rédemption chez Irénée de Lyon, c’est ensuite la victoire sur le mal qui a prévalu chez Origène et Grégoire de Nysse. Le Christ libère l’humanité de la mort, du péché et du diable par son sacrifice. Avec Augustin d’Hippone la justice divine et la grâce rétablissent l’ordre gravement marqué par le péché. La période du moyen-âge avec la théologie de la satisfaction développée par Anselme de Cantorbéry : le péché est une offense infinie que répare le Christ vrai Dieu vrai homme offrant une satisfaction parfaite, avec une logique juridique et rationnelle. La synthèse scolastique avec Thomas d’Aquin qui élargit la Passion qui est satisfaction mai aussi sacrifice, mérite et exemple d’amour. La période moderne (XVIème – XVIIIème siècle) avec le débat sur la justification et la réponse catholique du Concile de Trente – la rédemption vient de la grâce divine mais l’homme coopère librement.
Recherche d’un équilibre entre grâce et liberté. Développement de la participation personnelle avec la mystique d’Ignace de Loyola. La période contemporaine (XIXème-XXIème siècle) avec le retour aux sources des pères de l’Eglise, vision personnaliste et historique (Karl Rahner), avec l’amour radical du Christ et la solidarité avec la souffrance humaine (Jürgen Moltmann) et enfin Vatican II et sa vision globale : le Christ révèle pleinement l’homme à lui-même par le sacrifice de la Croix (Bernard Sesboué S.J.)
Les jeunes de la Maison d’Unité ont alors interpellé fraternellement les intervenants avant de donner la parole à la salle. La découverte du sens sémantique du terme sacrifice a fortement résonné lors de cette conférence. Non pas uniquement comme une invitation mais comme une injonction reprise dans les paroles du psalmiste : « Tu ne demandais ni holocauste ni victime alors j’ai dit voici je viens ! » (Psaume 39/40).
Bruno Deledalle